
Nous vivions non loin de ce lieu. La beauté d'un pays ne peut combler la mort d'un amour. On quitte même les lieux paradisiaques.
Monsieur,
Il y a longtemps, trop longtemps sans doute que je voulais vous parler de vous et moi, Monsieur. Vous souvenez-vous de cet automne où nous nous sommes rencontré, où vous m’avez enchanté par vos mensonges ? Que vous étiez beau dans votre chevelure bouclée, que vous parliez bien de ce que vous n’étiez pas. Combien un être sous le charme de l’amour peut ne rien suspecter de l’objet de son coup de foudre. Tout semblait vrai, juste, réel et sans possibilité de doutes : l’habit savamment choisi, taillé pour votre profil. Et il vous allait comme un gant, il vous flattait outre mesure. Moi je vous écoutais, je buvais vos paroles, je me noyais dans vos prunelles vertes. Moi je vous croyais, je vous adorais déjà, je me laissais emporter dans ce poème que vous me chantiez.
Cet épisode de ma vie, j’aimerais le gommer lentement du dernier trait au premier, remontant tout le courant de cet amour qui m’a laissé sur le pavé rugueux de la réalité. Genoux écorchés et cœur en lambeaux, j’avais choisi de mourir pour vous et de vous, Monsieur. Comme les vestales se sacrifient à l’autel de leur dieu, je vous étais fidèle. Vos promesses étaient les bases de mon temple, vos mots d’amour, tels caryatides se dressaient jusqu’au fronton où trônait votre effigie.
Votre statue sur un piédestal gigantesque était le centre de ma dévotion : chaque jour je veillais à ce que vous ne manquiez de rien, que vous fussiez fleuri et quand vous vous lassiez de moi je vous préparais une couche dorée au parfum de jeune fille que vous privilégiiez tant. Je vous cherchais les plus belles pour que vous me gardiez, je vous passais le moindre caprice, je vous adorais comme l’on vénère les faux dieux. En échange, Monsieur, vous me disiez ces mots éternels, ces mots qu’on aime entendre. Et vous étiez mon mentor et j’étais votre égérie. Vous m’avez menée dans les maisons aux noms fameux. J’étais comme on le dit aujourd’hui ‘overbookée ‘. Je le suis restée depuis, même sans vous : vous vous serviez de moi et non l’inverse comme il vous plaisait de me le rappeler. Pourtant vous m’avez prise à votre bras et je vous ai dit ‘oui’ devant cet autel blanc dans une cathédrale italienne. Je vous appartenais, j’étais entièrement vôtre jusqu’à ce que tout s’écroule pour moi comme pour vous.
Car en tombant, je vous ai entraîné dans ma chute. Cette dégringolade, tuant cet amour que je vous avais donné, cet amour sans limite, vous étonna au plus haut point. Comment un animal si bien dressé pouvait-il se retourner contre son maître ? Plus terrifiant encore quand le maître aime d’amour à son tour mais trop tard. En m’aimant mal vous m’avez perdue Monsieur.
Comme par accident - car pour vous il ne fut même pas question de vous remettre en question - un jour, je me suis vue triste, sans plus de joie pour ce que vous chantiez, votre présence me pesait plus que vos absences. Même les saveurs de votre beau pays n’arrivaient plus à m’enchanter, même les vacances dorées que vous m’offriez n’avaient plus de charme et votre présence me dérangeait. Je ne cherchais plus que la compagnie de vos amis : la maison était en fête tous les jours. Pendant six mois, de réception en réception, j’ai fui l’évidence que ni vous ni moi n’aurions envisagé : je ne vous aimais plus. Aussi simple que cela !
Je suis partie un jour de septembre : un vol aller simple pour Bruxelles. Mes parents ont ramassé une ombre dans un aéroport. Avec patience et amour, ils ont initié le travail de reconstruction de leur petite fille ; la belle enfant devait à nouveau se tenir debout et non allongée comme une morte.
Depuis je vous oublie Monsieur, même lorsque vous me téléphonez et me rechantez ces paroles maudites. Depuis Monsieur, je suis fragile certes mais debout. Je construis une maison et non plus un temple. Et puis Monsieur, j’aime à nouveau mais autrement, j’aime d’une mesure démesurée, d’un amour qui s’ouvre sur la vie. Je donne encore des réceptions Monsieur mais je suis surtout invitée…. Et surtout Monsieur, je suis heureuse, je suis vivante, je suis moi et je m’aime pour pouvoir aimer.
Alors finalement Monsieur, je vous dis merci pour cette blessure qui m’a rendue à la liberté !
Arwenment vôtre !
Nul écrit vain 2005


